Biotechnologies et communication sensible
Comprendre comment une innovation scientifique devient un enjeu de société
Les innovations scientifiques ne restent pas confinées aux laboratoires. À mesure qu’elles progressent et se diffusent, elles rencontrent des questions éthiques, des intérêts économiques, des attentes sociétales, des choix politiques et des oppositions qui peuvent profondément modifier leur trajectoire.
À partir du cas de CRISPR/Cas9, technologie d’édition du génome, nos travaux ont étudié les mécanismes par lesquels une innovation scientifique émergente quitte progressivement le champ de la recherche pour devenir un sujet sensible, une controverse, puis potentiellement une crise.
Observer les transformations d’un sujet émergent
Notre recherche met en évidence une dynamique faite de phases successives et de basculements : émergence du sujet, premières divergences, controverses, polémiques, mobilisation politique, puis recherche d’une forme de normalisation. Cette évolution n’est ni linéaire ni définitive : de nouveaux événements peuvent à tout moment modifier les perceptions et relancer la controverse.

À mesure que le sujet évolue, son environnement se transforme également. De nouveaux acteurs apparaissent, les arguments changent de nature, les incertitudes scientifiques sont confrontées aux perceptions sociales et le débat quitte progressivement le cercle des spécialistes pour investir les médias, l’espace politique et l’opinion publique.
Ce sont précisément ces changements de nature, effets de seuil et points de basculement qui intéressent notre recherche.
Détecter ce qui peut changer la trajectoire
L’analyse de CRISPR/Cas9 montre qu’une innovation peut devenir sensible bien avant qu’une crise ne soit visible.
Il devient alors nécessaire d’observer les signaux faibles, les divergences scientifiques, les interrogations éthiques, l’évolution du cadre réglementaire, les perceptions, les parties prenantes susceptibles de se mobiliser et les arguments qui structurent progressivement le débat.
L’objectif n’est pas de prédire l’évolution d’une controverse, mais de mieux comprendre sa dynamique, d’identifier les scénarios possibles et de repérer les moments où les marges de manœuvre commencent à se réduire.
De la recherche à la Gestion des enjeux sensibles™
Publié en 2019, ce travail constitue l’un des axes de recherche qui ont nourri le développement de notre approche de la Gestion des enjeux sensibles™.
Il contribue à une réflexion plus large sur les phénomènes émergents susceptibles de transformer l’environnement des organisations : biotechnologies, intelligence artificielle, évolutions législatives et réglementaires, attentes sociétales, radicalisation, transformations géopolitiques ou nouvelles ruptures scientifiques et technologiques.
Notre démarche consiste à suivre ces évolutions, à rechercher leurs interactions et à comprendre comment elles peuvent faire émerger de nouveaux risques, modifier les rapports de force ou transformer la perception d’une organisation, d’une activité ou d’une technologie.
Comprendre les dynamiques avant qu’elles ne s’imposent
Ce qui nous intéresse n’est donc pas seulement la controverse, mais sa dynamique : comprendre quand et comment un sujet scientifique quitte son espace d’origine pour devenir un enjeu de société, puis un risque pour l’organisation.
Cette recherche vise à donner aux organisations un temps d’avance : non pas en prétendant prévoir l’avenir, mais en leur permettant de détecter plus tôt les transformations à l’œuvre, d’en comprendre les conséquences possibles et de préserver leur capacité à décider et agir.
Didier Heiderich — « Biotechnologies et communication sensible », 2019.
